Aromalpes, entrepreneur(e) et l’art du multi-activités en montagne

Posted by on 10 Nov 2018

Aromalpes, entrepreneur(e) et l’art du multi-activités en montagne

Au détour d’un virage à Leysin,  on découvre une vitrine décorée de bois et flacons noirs et une jeune femme qui vous accueille avec le sourire. Florence Liardet nous fait découvrir son magasin d’aromathérapie, un domaine très tendance depuis quelques années. Elle nous rappelle aussi qu’un entrepreneur est souvent un “slasher”, c’est-à-dire une personne jonglant entre plusieurs emplois pour composer un salaire.

Bonjour Florence, ravie de faire votre connaissance. S’il fallait vous décrire en 60 secondes, que diriez-vous ?

Je suis une vraie fille de la vallée des Ormonts, infirmière et j’ai 2 enfants adolescents. J’ai beaucoup crapahuté dans cette vallée, j’aime le ski, le snowboard, le vélo, la nature. J’ai travaillé dans le tourisme, puis me suis tournée vers les soins.

Je suis quelqu’un de positif, empathique, sociable, indépendante et je déteste l’injustice.

J’adore voyager et découvrir d’autres horizons, notamment en Inde et j’aimerais retourner en Afrique. J’aime partir, mais j’adore aussi revenir dans mes montagnes pour me ressourcer.

Se ressourcer, c’est une des raisons pour lesquelles vous êtes attachée à la région ?

Oui, j’y ai toujours vécu. C’est mon coin de paradis. J’aime être dans la forêt et avoir la vue sur nos belles Alpes !

Revenons à des choses plus terre-à-terre ; que faites-vous comme travail ?

Je navigue entre trois boulots actuellement. Aromalpes évidemment mais je suis aussi infirmière de garde pour l’école japonaise à Leysin (Kumon) et fais aussi partie d’un projet pilote à Lausanne pour désengorger les urgences et permettre un premier diagnostic dans les pharmacies grâce à des infirmières.

Intéressant, ce projet pilote avec la pharmacie comme point d’entrée plutôt que l’hôpital ou la permanence médicale. Pouvez-vous en dire un peu plus ?

En fait, ce sont des infirmières expérimentées qui travaillent avec des médecins référents et un outil informatique. En interrogeant le patient, nous complétons un formulaire qui permet de faire une première anamnèse. Nous avons ensuite un téléphone avec un médecin pour confirmer ou affiner le diagnostic et le patient peut ensuite repartir avec un traitement adéquat ou être redirigé vers d’autres services de santé. Les infirmières, notamment celles qui ont pratiqué les urgences, ont l’avantage d’être expérimentées avec des pathologies très diverses et ont l’habitude d’ausculter les patients. C’est un projet très intéressant et enrichissant et qui propose une alternative à l’engorgement des permanences ou la pénurie de médecins de famille.

Je comprends que vous aimez la nature et aimez apporter des soins, mais comment êtes-vous venue à l’aromathérapie ?

En fait, par hasard. En un jour, j’ai lu la bible d’aromathérapie de Danielle Festy et est trouvé ça intriguant. Ensuite, j’ai acheté les huiles essentielles de thym linalol et de l’eucalyptus radié. Première réaction quand j’ouvre les flacons : ça sent comme certains médicaments allopathiques. Je commence à tester sur mes enfants et ça marche magnifiquement. Peu à peu, je prépare des synergies pour mon entourage.

Un soir, mon mari rentre avec une énorme inflammation/infection due à des piqûres sur la main. Je lui applique des huiles essentielles et des hydrolats toutes les heures, le lendemain matin ça a quasiment disparu et on décide de finir son traitement ainsi. Au bout de trois jours c’est réglé ! S’il avait dû aller chez le médecin, on lui aurait administré des antibiotiques par perfusion et 10 jours de traitement par voie orale. Cela a fini de me convaincre de l’efficacité des huiles essentielles.

Et entre soigner son entourage à créer une entreprise, comment fait-on le saut ?

J’ai créé Aromalpes avec une copine il y a 4-5 ans.  Au départ, nous voulions vendre des huiles essentielles suisses mais entre le coût et le nombre d’essences relativement retreintes, c’est quelque chose de difficile.  Notre plan était de vendre des huiles essentielles et des huiles végétales ainsi que des produits finis car c’est ce que la clientèle attend. A cause des soins toujours plus chers, de la santé devenant un  marché captif, les personnes cherchent des alternatives et se tournent de plus en plus vers des solutions efficaces mais naturelles.

Mon associée voulait ensuite entrer dans la grande distribution alors que je préfère rester au contact des gens, au soin et à la proximité. Nous avons donc décidé de nous séparer et elle développe actuellement des sels alimentaires et des produits cosmétiques.

En parallèle, j’offre des cours en aromathérapie pour donner les notions de base aux personnes intéressées.. Les huiles sont puissantes et peuvent être toxiques et dangereuses, c’est donc important de ne pas jouer les apprentis-sorciers. Je souhaite leur apporter un minimum de connaissances pour qu’ils puissent faire leurs expériences en toute sécurité et adopter les bons réflexes pour le choix des substances actives et les dilutions. Souvent les gens pensent que comme c’est des substances issues des plantes ce n’est pas dangereux et qu’on peut les prendre  n’importe comment ! Ce qui est FAUX , les substances actives des plantes sont la base de tous les médicaments et donc peuvent présenter des effets indésirables, des allergies, des contre-indications et des toxicités importantes.

On continue sur l’aspect technique. Est-ce que vos huiles sont biochimiquement définies ?

Oui, quasiment toutes mes huiles sont bio et chemotypées et donc le volume et les caractéristiques des substances actives sont claires. Je travaille avec plusieurs fournisseurs.

J’ai aussi fait ma première distillation de lavande de Leysin cette semaine, c’est le rêve…mais aussi une utopie.

Comment se profile votre clientèle ?

Elle est plutôt locale, plutôt fidèle. Pour les cours, les gens aiment monter de la vallée. C’est une rupture et un bol d’oxygène. Oui je sais, Leysin, a bien choisi son crédo !

Beaucoup de gens se lancent dans l’aromathérapie. Comment vous différenciez-vous ?

Je travaille beaucoup sur la proximité et l’écoute. Je réponds aux besoins des gens et crée des synergies personnalisées. C’est mon côté infirmière : il y a des bases communes mais chaque patient est unique.

Avec qui avez-vous fait votre formation d’aromathérapie ?

Avec Usha Veda à Morges/Rolle. Cette formation était très intéressante, elle m’a beaucoup ouvert l’esprit.

Par votre expérience, comment percevez-vous les défis de gestion d’une communauté, particulièrement dans la région ?

Difficile. Il y a un manque de collaboration ou elle est parfois contradictoire. On tire tous à la même corde mais nous avons un esprit de clocher très fort. Combien de fois, j’ai entendu « ah, tu es une ormonanche donc pas Leysenoude ou l’inverse selon le lieu où j’ai habité ou travaillé.

Comment voyez-vous la transition économique dans la région ? Pour un entrepreneur ?

En ville, on touche plus de monde mais dans un village la clientèle est plus fidèle et on crée de vraies relations avec les clients. C’est donc un aspect important à prendre en compte dans son modèle. Les gens me connaissent ici comme infirmière, cela facilite aussi le développement de clientèle. Et puis les Alpes ont une très forte identité qui aide pour l’image de marque pure et saine des produits.

Qu’est-ce qui a été facile pour vous dans le projet Aromalpes ?

J’ai vocation à soigner les gens et quand je reçois les retours positifs des clients qui trouvent mes préparations efficaces, cela me permet de rester motivée et m’encourage. J’aime faire le suivi et développer un produit personnalisé par rapport à un problème à un moment t et puis le faire évoluer avec le temps selon les besoins de la personne. D’ailleurs je travaille aussi avec leurs réactions aux odeurs et leur ressenti.

Et puis les gens aiment aussi beaucoup le flaconnage et le logo.

Et qu’est-ce qui a été plus compliqué ?

Il y a eu un très gros travail de construction de réseau et de recherche de fournisseurs.

Le marketing et la gestion des réseaux sociaux sont aussi des activités énergivores et pour lesquelles j’ai peu de goût. On perd vite du temps, surtout si on n’est pas bon en informatique et le retour est peu quantifiable.

Comment ça se passe d’avoir 3 jobs en même temps ? Une recommandation sur comment gérer cela ?

Pas facile, il faut jongler. A terme j’aimerais que l’aromathérapie devienne mon principal revenu mais c’est encore de la musique d’avenir. En fait, un de mes rêves c’est d’aller  travailler dans les pays producteurs d’huiles essentielles et de permettre à la population locale de les utiliser. Par exemple à Madagascar, ils produisent les meilleures distillations d’Ylang-Ylang à l’exportation et ne l’utilisent pas pour leur propre besoin.

Joli programme en effet, ça me rappelle l’ethnomédécine et Jean-Pierre Willem, peut-être un contact que tu aurais envie d’explorer !

Merci, j’y jetterai un coup d’œil !

Et pour clore cet entretien, avez-vous un message que vous voudriez faire passer à la communauté ?

Il faut être sûr et convaincu de ce qu’on veut faire. Dans notre cas, nous n’avions pas fait de business plan et on s’est vite perdue dans les objectifs : trop de produits : trop d’idées : trop de stocks, trop de tout à faire en même temps. Donc pour ceux qui veulent démarrer, cela vaut la peine de passer du temps sur ce fichu business plan et définir clairement son objectif.

Merci Florence pour cette contribution, cet enthousiasme et ce côté pied-sur-terre aussi. Je comprends que vous aimiez tant l’huile essentielle du cèdre de l’Atlas ; ) Tout de bon !

 

Informations complémentaires 

Le site d’Aromalpes 

Sur l’ethnomédecine

Sur la question des huiles essentielles

Le multiactivités en Suisse vu par l’office fédéral de la statistique

 

 

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